Le registre satirique en littérature
On aura tendance à l’éviter dans un mail professionnel sous peine de licenciement pour insubordination, alors que la littérature en a fait – et en fait toujours – ses choux gras, a fortiori lorsqu’elle se veut engagée.
Il s’agit bien sûr du registre satirique !
Arme favorite des auteurs cyniques, le registre satirique n’égratigne pas ses cibles par pur plaisir de se moquer (bien que celui-ci soit généralement jouissif…) ; elle le fait avant tout pour dénoncer les injustices et les absurdités de son époque.
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Je retiens
- Le registre satirique consiste à tourner en ridicule les défauts d’une personne, d’un concept, d’un groupe social ou d’une société dans son ensemble pour mieux dénoncer ses vices et ses manquements.
- Il est une variante critique du registre comique.
- Il se met en œuvre via la caricature, l’ironie, le sarcasme, la parodie, les figures d’exagération (dont l’hyperbole) et l’utilisation du champ lexical du ridicule.
- Le registre satirique n’est pas seulement présent dans la littérature de fiction ou d’idées ; il est notamment très prisé par la presse écrite, y compris à notre époque où l’influence de cette dernière tend à décliner en faveur de médias plus connectés.
Registre satirique : définition
Le registre satirique est avant tout un registre littéraire.
Ce faisant, elle englobe l’ensemble des caractéristiques d’un texte qui provoquent des émotions et des réactions particulières chez un lecteur.
À ne pas confondre avec le registre de langue (courant, familier, soutenu…) ou le genre littéraire, le registre littéraire concerne notamment l’aspect formel, c’est-à-dire la façon dont le texte est écrit, plutôt que ce qu’il dit. C’est véritablement une question de ton, plus que de propos.
Bien utilisé par un auteur, le registre littéraire permet de provoquer une émotion ou de générer une réaction précise chez qui le lit.
N. B. : Une même œuvre, voire un même passage, peut mélanger plusieurs registres littéraires à la fois. De cette manière, les tons se mêlent les uns aux autres, donnant au récit en question une dimension multiple.
Le nombre de registres littéraires identifiés varie selon les classifications et les mouvances, mais on connaît notamment :
- le registre tragique,
- le registre pathétique,
- le registre dramatique,
- le registre lyrique,
- le registre épique,
- le registre merveilleux,
- le registre fantastique,
- le registre polémique,
- le registre laudatif,
- le registre didactique,
- le registre réaliste,
- le registre burlesque,
- le registre ironique,
- le registre comique,
- et bien évidemment, le registre satirique…
Qu’est-ce que le registre satirique ?
Dans la famille des registres, on demande l’ado insolent, toujours prompt à lancer des piques acides sur le ton de l’humour !
Le registre satirique est un registre littéraire qui vise à critiquer, dénoncer ou ridiculiser les comportements jugés vicieux, méchants, idiots ou contre-productifs d’une personne, un groupe, une institution ou une société.
Pour ce faire, il utilise l’humour, l’ironie, la caricature, l’invective, ou encore l’exagération.
Comme un glaive rougi qu’agite un noir démon,
Le coup d’État qui sort flamboyant de la forge !
Les tribuns pour le droit luttent : qu’on les égorge !
Routiers, condottieri, vendus, prostitués,
Frappez ! tuez Baudin ! tuez Dussoubs ! tuez !
Que fait hors des maisons ce peuple ? Qu’il s’en aille !
Soldats, mitraillez-moi toute cette canaille !
Feu ! feu ! tu voteras ensuite, ô peuple roi !
Sabrez le droit, sabrez l’honneur, sabrez la loi !
Que sur les boulevards le sang coule en rivières !
Du vin plein les bidons ! des morts plein les civières !
Qui veut de l’eau-de-vie ? En ce temps pluvieux
Il faut boire. Soldats, fusillez-moi ce vieux !
Tuez-moi cet enfant ! Qu’est-ce que cette femme ?
C’est la mère ? tuez. Que tout ce peuple infâme
Tremble, et que les pavés rougissent ses talons !
Ce Paris odieux bouge et résiste. Allons !
Qu’il sente le mépris, sombre et plein de vengeance,
Que nous, la force, avons pour lui, l’intelligence !
L’étranger respecta Paris : soyons nouveaux !
Traînons-le dans la boue aux crins de nos chevaux !
Qu’il meure ! qu’on le broie et l’écrase et l’efface !
Noirs canons, crachez-lui vos boulets à la face ! »
(Victor Hugo, Les Châtiments – 1854)
Analyse :
Cet extrait du célèbre recueil de Victor Hugo est, à l’image des Châtiments dans son ensemble, un véritable réquisitoire contre Napoléon III.
Il dénonce le régime de Louis-Napoléon Bonaparte en présentant ce dernier comme un tyran, versant dans la caricature et n’hésitant pas à faire montre d’une violence verbale qui contraste avec le Victor Hugo plus lyrique que l’on connaît.
Le registre satirique correspond à la mise en œuvre littéraire de la satire, aussi présente par ailleurs dans d’autres formes artistiques (cinéma, dessin…).
Mais attention : le registre satirique est non seulement porteur d’un humour particulier, mais il a toujours une portée critique. L’humour cynique qui ne verserait pas dans la dénonciation de travers ou la moquerie utile ne saurait être qualifié de satirique, la satire ayant presque systématiquement une dimension politique, et à défaut, une dimension sociale.
De ce fait, si le registre satirique est toujours comique par essence, toute œuvre comique n’est pas nécessairement satirique… En effet, certaines œuvres peuvent pratiquer l’humour pour le plaisir d’un rire partagé et pour faire passer un bon moment au lecteur, sans avoir l’intention de dénoncer ou de critiquer qui que ce soit.
Les textes qui relèvent du registre satirique ne se contentent pas d’aligner calembours et piques bien senties : ils veulent pousser le lecteur à réfléchir quant à l’absurdité du monde et aux facettes qu’ils dénoncent.
Son humour est donc souvent subtil, ce qui contraste fortement avec le ton brutal généralement de mise. Ce décalage peut créer un effet de contradiction dans le ton.
La presse écrite, notamment, en est très friande. Il suffit d’observer le succès pérenne de journaux hebdomadaires tels que Le Canard enchaîné et Charlie Hebdo.
Côté presse web grand public, on trouve également des sites tels que Le Gorafi, ainsi que des variantes locales telles que Nordpresse (Belgique) ou même l’Écho de la Boucle (Franche-Comté), qui sont des parodies de journaux nationaux.
Exemples de titres d’articles satiriques du Gorafi :
- « Après l’Abaya, Gabriel Attal souhaite aussi interdire les dégradés chez les coiffeurs »,
- « Paris 2024 : l’eau du Gange sera versée dans la Seine pour l’assainir »,
- « Pour fuir la chaleur, 83 % des Français envisagent de passer l’été 2027 en Enfer »…
Reconnaître ou mettre en œuvre le registre satirique
Les procédés d’écriture associés au registre satirique empruntent largement à ceux de la comédie.
Ainsi, il utilise :
- la caricature,
- l’ironie (qui consiste à dénoncer une réalité en disant le contraire de ce que l’on pense, d’une façon telle que son interlocuteur comprend quel est le point de vue défendu derrière),
- le sarcasme,
- la parodie,
- les figures d’exagération (hyperbole, litote…) et d’opposition (antiphrase…),
- le champ lexical de l’invective, voire un vocabulaire extrêmement péjoratif, dépréciatif jusqu’à l’excès,
- … ou au contraire, un vocabulaire exagérément mélioratif pour se moquer de façon obséquieuse…
Analyse :
- Quel chef-d’œuvre ! et Tu sais que je t’aurais bien vu artisan, toi, dans une autre vie ? sont des antiphrases : elles veulent signifier le contraire de ce qu’elles disent.
- C’est pas mal hein est une litote : l’élément de négation vient nuancer l’impact du propos.
- Mourir de jalousie est une hyperbole : le propos est exagéré à l’extrême.
Aussi, le registre satirique se plaît à dénoncer certains défauts en particulier, qui sont à repérer dans un texte que l’on soupçonne d’être d’obédience satirique, ou à appliquer si l’on veut en créer :
- l’hypocrisie,
- la vanité,
- la stupidité,
- l’égocentrisme,
- la condescendance,
- l’abus de pouvoir…
- Est-ce que ce texte/cet extrait emploie un ton humoristique ?
- Est-ce que ce texte/cet extrait utilise la caricature ?
- Est-ce que ce texte/cet extrait se moque de quelqu’un ou quelque chose ?
- Est-ce que ce texte/cet extrait cherche à dénoncer un vice, un défaut ou une injustice ?
- Si la réponse est non dès la première question, alors vous n’avez pas besoin d’aller plus loin : il est impossible que ce soit du registre satirique, car celui-ci emprunte forcément à la comédie par essence.
- Si la réponse est oui mais seulement à la première question, vous avez affaire à du registre comique, mais pas au registre satirique.
- Si la réponse est oui à ces quatre questions, alors le doute n’est plus possible : vous avez bel et bien affaire au registre satirique.
Le registre satirique en pratique (exemples à l’appui)
Les premières traces du registre satirique remontent à l’Antiquité.
Ensuite, la satire a toujours fait partie de toutes les grandes périodes littéraires, sa popularité ne se démentant jamais auprès du public. Après tout, quoi de mieux que l’humour pour faire passer un message sans paraître moralisateur ? Et ce n’est certainement pas La Bruyère qui dirait le contraire !
Les Caractères (ou d’après son nom complet Les Caractères ou les Mœurs de ce siècle) est un recueil de portraits satiriques au style acéré écrit par Jean de La Bruyère.
Considéré comme l’un des grands classiques de la littérature satirique, Les Caractères dénonce le mensonge, l’hypocrisie et le paraître qui règnent dans la société, notamment à la Cour du Roi : c’est la comédie sociale. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les courtisans ambitieux, les parvenus, les fortunés et les faux savants en prennent chacun pour leur grade…
Gnathon, par exemple, est une incarnation de l’homme égocentrique, dépeint en un portrait des plus cinglants.
(Jean de la Bruyère, Les Caractères – 1688)
Un autre maître de la satire est évidemment Molière.
Père de la comédie théâtrale classique, il est célèbre pour ses pièces de théâtre comiques, aux accents souvent satiriques…
Dans Tartuffe ou l’Imposteur, le personnage-titre incarne un faux dévot qui trompe un père de famille, Orgon, au point que ce dernier lui promet sa fille en mariage. Mais Elmire, sa seconde femme, veille au grain, et cherche à démasquer l’imposteur. Tartuffe, séducteur-né, ne tarde pas à tomber dans le panneau…
Et je ne veux aussi, pour grâce singulière,
Que montrer à vos yeux mon âme tout entière,
Et vous faire serment que les bruits que j’ai faits
Des visites qu’ici reçoivent vos attraits
Ne sont pas envers vous l’effet d’aucune haine,
Mais plutôt d’un transport de zèle qui m’entraîne,
Et d’un pur mouvement…
ELMIRE
Et d’un pur mouvement… Je le prends bien aussi,
Et crois que mon salut vous donne ce souci.
TARTUFFE, prenant la main d’Elmire, et lui serrant les doigts.
Oui, madame, sans doute, et ma ferveur est telle…
ELMIRE
Ouf ! vous me serrez trop.
TARTUFFE
Ouf ! vous me serrez trop. C’est par excès de zèle.
De vous faire autre mal je n’eus jamais dessein,
Et j’aurais bien plutôt…
(Il met la main sur les genoux d’Elmire.)
ELMIRE
Et j’aurais bien plutôt… Que fait là votre main ?
TARTUFFE
Je tâte votre habit : l’étoffe en est moelleuse.
ELMIRE
Ah ! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse.
(Elmire recule son fauteuil, et Tartuffe rapproche d’elle.)
TARTUFFE, maniant le fichu d’Elmire.
Mon Dieu ! que de ce point l’ouvrage est merveilleux !
On travaille aujourd’hui d’un air miraculeux :
Jamais, en toute chose, on n’a vu si bien faire.
ELMIRE
Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire.
On tient que mon mari veut dégager sa foi,
Et vous donner sa fille : Est-il vrai ? dites-moi.
TARTUFFE
Il m’en a dit deux mots : mais, madame, à vrai dire,
Ce n’est pas le bonheur après quoi je soupire ;
Et je vois autre part les merveilleux attraits
De la félicité qui fait tous mes souhaits.
ELMIRE
C’est que vous n’aimez rien des choses de la terre.
TARTUFFE
Mon sein n’enferme pas un cœur qui soit de pierre.
ELMIRE
Pour moi, je crois qu’au ciel tendent tous vos soupirs,
Et que rien ici-bas n’arrête vos désirs.
TARTUFFE
L’amour qui nous attache aux beautés éternelles
N’étouffe pas en nous l’amour des temporelles :
Nos sens facilement peuvent être charmés
Des ouvrages parfaits que le ciel a formés.
Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ;
Mais il étale en vous ses plus rares merveilles :
Il a sur votre face épanché des beautés
Dont les yeux sont surpris, et les cœurs transportés ;
Et je n’ai pu vous voir, parfaite créature,
Sans admirer en vous l’auteur de la nature,
Et d’une ardente amour sentir mon cœur atteint,
Au plus beau des portraits où lui-même il s’est peint.
D’abord j’appréhendai que cette ardeur secrète
Ne fût du noir esprit une surprise adroite,
Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut,
Vous croyant un obstacle à faire mon salut.
Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable,
Que cette passion peut n’être point coupable,
Que je puis l’ajuster avec que la pudeur,
Et c’est ce qui m’y fait abandonner mon cœur.
Ce m’est, je le confesse, une audace bien grande
Que d’oser de ce cœur vous adresser l’offrande :
Mais j’attends en mes vœux tout de votre bonté,
Et rien des vains efforts de mon infirmité.
En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude ;
De vous dépend ma peine ou ma béatitude ;
Et je vais être enfin, par votre seul arrêt,
Heureux, si vous voulez ; malheureux, s’il vous plaît.
ELMIRE
La déclaration est tout à fait galante ;
Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante.
Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein,
Et raisonner un peu sur un pareil dessein.
Un dévot comme vous, et que partout on nomme…
TARTUFFE
Ah ! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme :
Et, lorsqu’on vient à voir vos célestes appâts,
Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas.
Je sais qu’un tel discours de moi paraît étrange :
Mais, madame, après tout, je ne suis pas un ange ;
Et, si vous condamnez l’aveu que je vous fais,
Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits.
Dès que j’en vis briller la splendeur plus qu’humaine,
De mon intérieur vous fûtes souveraine ;
De vos regards divins l’ineffable douceur
Força la résistance où s’obstinait mon cœur ;
Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes,
Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes.
Mes yeux et mes soupirs vous l’ont dit mille fois ;
Et pour mieux m’expliquer j’emploie ici la voix.
Que si vous contemplez d’une âme un peu bénigne,
Les tribulations de votre esclave indigne ;
S’il faut que vos bontés veuillent me consoler,
Et jusqu’à mon néant daignent se ravaler,
J’aurai toujours pour vous, ô suave merveille,
Une dévotion à nulle autre pareille.
Votre honneur avec moi ne court point de hasard,
Et n’a nulle disgrâce à craindre de ma part.
Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles,
Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles ;
De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer ;
Ils n’ont point de faveurs qu’ils n’aillent divulguer ;
Et leur langue indiscrète, en qui l’on se confie,
Déshonore l’autel où leur cœur sacrifie.
Mais les gens comme nous brûlent d’un feu discret,
Avec qui, pour toujours, on est sûr du secret.
Le soin que nous prenons de notre renommée
Répond de toute chose à la personne aimée ;
Et c’est en nous qu’on trouve, acceptant notre cœur,
De l’amour sans scandale, et du plaisir sans peur. »
(Molière, Tartuffe ou l’Imposteur – 1669)
Cela dit, nul besoin d’aller acheter dans la littérature classique pour trouver de bonnes scènes satiriques : la littérature contemporaine ne s’est pas gênée pour reprendre le flambeau.
American Psycho, de Bret Easton Ellis, est considéré comme une satire de la société américaine, et notamment de ses agents financiers, qu’elle égratigne au travers du portrait de Patrick Bateman. Bateman est un conseiller financier d’une maniaquerie conférant au dérangement mental, cocaïnomane… et psychopathe meurtrier à ses heures perdues.
Écrit au point de vue interne et à la première personne du singulier, ce roman déroule les pensées décousues de Bateman en y faisant figurer toutes les marques possibles et imaginables qu’il consomme, afin de montrer à quel point, en pur produit de la société de consommation américaine, il n’est que dans l’image et le paraître. Cela le fait paraître d’autant plus ridicule qu’il se sent lui-même, en bon égocentrique né, supérieur à ses semblables.
Je sors précipitamment de la cabine téléphonique, le walkman autour de mon cou m’étrangle soudain, comme un boulet attaché à ma gorge et la musique qui en sort – Dizzy Gillespie dans les années quarante – me vrille les nerfs et je le jette (c’est un walkman bon marché) dans la première poubelle qui se met dans mes jambes, et reste là, accroché au bord de la poubelle, respirant lourdement, la mauvaise veste Matsuda nouée autour de ma taille, contemplant le walkman qui marche toujours, tandis que le soleil fait fondre la mousse sur mes cheveux, qu’elle se mélange à la sueur qui ruisselle sur mon visage, et je sens le goût de la mousse en passant ma langue sur mes lèvres, elle est bonne, la mousse, et me voilà soudain la proie d’un appétit dévorant, et je passe ma main dans mes cheveux et me mets à lécher ma paume avec avidité tout en remontant Broadway, sans voir les vieilles qui distribuent les tracts, ni les magasins de jeans, d’où la musique braille et s’échappe et se déverse dans les rues, tandis que les gens accordent les gestes au rythme de la chanson, un quarante-cinq tours de Madonna, Madonna qui crie Life is a mystery, everyone must stand alone…, que les coursiers à bicyclette filent comme des flèches et, immobile à un coin de rue, je leur jette des regards furieux, mais les gens passent sans rien voir, ils ne font pas attention, ils ne font même pas semblant de ne pas faire attention, ce qui me calme un tant soit peu, assez pour me diriger vers le Conran le plus proche afin d’acheter une théière, et à l’instant même où je crois être revenu à mon état normal, avoir retrouvé mes moyens, mon ventre se tord, et me voilà pris de crampes si violentes que je titube jusqu’à la première entrée d’immeuble où je me dissimule, plié en deux, les bras serrés autour de la taille, mais la douleur disparaît soudain, aussi vite qu’elle était apparue et, me redressant, je me précipite dans la première quincaillerie venue, où j’achète un assortiment de couteaux de boucher, une hache, une bouteille d’acide chlorhydrique, avant d’entrer dans une animalerie, un peu plus bas, où je fais l’acquisition d’un Habitrail et de deux rats blancs, que je projette de torturer avec les couteaux et l’acide mais, à un moment, plus tard dans l’après-midi, j’ai oublié le sac avec les rats dedans à la Pottery Barn, tandis que j’achetais des bougies, à moins que je n’aie finalement acheté une théière. »
(Bret Easton Ellis, American Psycho – 1669)