Le registre comique en littérature

Nombre d’auteurs de récits littéraires affirment qu’il est plus difficile de faire pleurer que de faire rire.

En effet, contrairement au cinéma ou au théâtre, l’écrivain ne bénéficie pas d’outils tels que le ton de voix, le rythme de parole, les regards ou encore les mimiques que peuvent utiliser les acteurs pour déclencher l’hilarité de leur public. Tout doit passer par les mots.
Heureusement, il dispose tout de même d’une corde à son arc, et pas des moindres : le registre comique.

Registre comique def
Registre comique : Tonalité d’écriture visant à divertir, faire sourire ou faire rire le lecteur.

Le registre comique cherche avant tout à faire rire, à divertir le lectorat. Et pour ce faire, tous les moyens sont bons, de la grivoiserie aux blagues Carambar, en passant par la contrepèterie !

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      Je retiens
  • Le registre comique est une tonalité d’écriture qui vise à divertir, faire sourire ou faire rire le lecteur.
  • Jeux de mots, quiproquos narratifs et caricatures de personnages constituent ses procédés d’écriture favoris.
  • Il existe cinq grands types de comique que ce registre peut mettre en œuvre : le comique de situation, le comique de langage, le comique de caractère, le comique de gestes et le comique de répétition.
  • Le genre littéraire qui a le plus exploité le registre comique est sans conteste le théâtre.

Registre comique : définition

Le registre comique est avant tout un registre littéraire.

Rappel : qu’est-ce qu’un registre littéraire ?
La notion de registre littéraire renvoie à l’effet émotionnel ou esthétique qu’un texte cherche à produire chez celui qui le lit.

Ce faisant, elle englobe l’ensemble des caractéristiques d’un texte qui provoquent des émotions et des réactions particulières chez un lecteur.

À ne pas confondre avec le registre de langue (courant, familier, soutenu…) ou le genre littéraire, le registre littéraire concerne notamment l’aspect formel, c’est-à-dire la façon dont le texte est écrit, plutôt que ce qu’il dit. C’est véritablement une question de ton, plus que de propos.

Bien utilisé par un auteur, le registre littéraire permet de provoquer une émotion ou de générer une réaction précise chez qui le lit.

N. B. : Une même œuvre, voire un même passage, peut mélanger plusieurs registres littéraires à la fois. De cette manière, les tons se mêlent les uns aux autres, conférant au récit en question une dimension multiple.

Le nombre de registres littéraires identifiés varie selon les classifications et les mouvances, mais on connaît notamment :

  • le registre tragique,
  • le registre pathétique,
  • le registre dramatique,
  • le registre lyrique,
  • le registre épique,
  • le registre merveilleux,
  • le registre fantastique,
  • le registre polémique,
  • le registre laudatif,
  • le registre didactique,
  • le registre réaliste,
  • le registre burlesque,
  • le registre ironique,
  • le registre satirique,
  • et bien sûr : le registre comique…

Qu’est-ce que le registre comique ?

Si les registres littéraires formaient une bande de copains, le registre comique serait sans conteste le pitre du groupe !

Et comme tout plaisantin qui se respecte, il vise avant tout un objectif : amuser la galerie.

En effet, le registre comique est un registre littéraire dont le but principal est de faire rire, faire sourire ou divertir le lecteur ou le spectateur. Avec lui, trêve de monologues désespérés et de tragédies larmoyantes, et place à la gaudriole !

Le saviez-vous ?
Entre les comédies (dont le vaudeville et la fameuse commedia dell’arte), la farce et les quiproquos, le théâtre est à la fois le genre littéraire de prédilection du registre comique et sa forme précurseure.

En France, le dramaturge emblématique du théâtre comique est évidemment Jean-Baptiste Poquelin, plus connu sous le nom de Molière. Mais ne négligeons pas les apports considérables de Georges Feydeau, Eugène Labiche, ou encore Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais…

À un second niveau d’interprétation, le registre comique peut aussi servir à critiquer des personnes, des comportements ou tout ou partie de la société via l’usage de l’humour : il devient alors un moyen de dénonciation et d’engagement.

Registre comique et dénonciation : exemple
Qui a dit que les grands classiques de la littérature ne pouvaient pas être à se tordre de rire ?

La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole, à la fois roman humoristique et roman picaresque, tourne en dérision les aspects les plus caricaturaux de la société capitaliste américaine.

Ce faisant, le roman dénonce le sentiment de supériorité que certaines personnes, prétendument d’une intelligence supérieure, peuvent avoir sur leurs contemporains alors qu’ils ne valent finalement pas mieux qu’eux. Il le fait à travers le regard de son personnage principal Ignatius, un génie qui déteste l’époque dans laquelle il vit, véritable incarnation du dédain, du cynisme et de l’égocentrisme.

Registre satirique et registre ironique : des sous-registres du comique ?
Le registre satirique se plaît à critiquer et tourner en dérision les défauts, les vices ou les absurdités d’une personne, d’un groupe social ou d’une société dans son ensemble, tandis que le registre ironique consiste à dire le contraire de ce que l’on pense pour se moquer, critiquer ou faire rire.

En ce que le registre satirique et le registre ironique utilisent tous les deux le rire et l’humour, certains spécialistes se plaisent à les considérer comme des sous-registres du comique.

Mais attention : s’ils sont tous deux comiques par essence, puisque leurs ressorts reposent sur l’usage de l’humour, tous les textes qui recèlent du registre comique ne sont pas nécessairement ironiques ou satiriques.

En effet, certaines œuvres peuvent pratiquer l’humour pour le plaisir d’un rire partagé et pour faire passer un bon moment au lecteur, sans avoir l’intention de dénoncer ou de critiquer qui que ce soit.

L’occasion de rappeler qu’aucun registre n’est meilleur en soi qu’un autre ; chacun a ses raisons d’exister et apporte une tonalité singulière à une œuvre.

Le plus souvent, le registre comique met en avant le caractère inattendu et/ou impromptu d’une situation ou d’un personnage pour atteindre son objectif, mais ce ne sont pas ses seuls leviers…

Reconnaître ou mettre en œuvre le registre comique

Sur le plan de la forme comme du fond, le registre comique emploie des procédés récurrents.

Cumulatifs, ceux-ci permettent de déceler le ton humoristique plus ou moins au premier coup d’œil :

  • l’utilisation de jeux de mots, d’effets de langage,
  • l’utilisation d’un langage familier, voire vulgaire,
  • l’emploi de figures d’exagération (hyperboles notamment),
  • la mise en place de situations invraisemblables (quiproquos) et/ou surprenantes,
  • introduire des personnages caricaturaux ou exagérément ridicules,
  • instaurer un rythme rapide qui permette de multiplier les rebondissements…

Aussi, le registre comique a ceci de particulier qu’il se décline en plusieurs types de comique bien distincts.

Les différents types de comique
Les déclinaisons du registre comique
Type de comique Définition Procédés typiques
Comique de mots (aussi appelé comique de langage) Effet humoristique qui s’exprime à travers l’usage des mots et de la parole, les jeux de mots et les répétitions langagières.

C’est le type de comique qui fait le plus appel à la forme.

  • Jeux de mots (calembours, contrepèteries, mais aussi anagrammes, palindromes…),
  • Figures de répétition ou simples répétitions au niveau du vocabulaire,
  • Emploi de rimes,
  • Utilisation d’un jargon expert dans une situation totalement impromptue pour créer un effet de contraste,
  • Tics de langage ou défauts de prononciation…
Comique de situation Effet d’humour qui naît lorsqu’un personnage se retrouve dans une position étrange, fausse ou gênante, due au hasard ou voulue.
  • Quiproquos,
  • Malentendus,
  • Confusions identitaires,
  • Interactions entre des personnages que tout oppose,
  • Événements ou rebondissements absurdes…
Comique de caractère Effet d’humour consistant à exagérer à l’extrême un défaut humain, un vice ou une obsession pour rendre un personnage ridicule.

Il repose entièrement sur la psychologie et la personnalité d’un individu prisonnier de sa ou ses manie(s).

  • Mise en avant de défauts marqués (avarice, hypocondrie, mesquinerie, méchanceté, cynisme…),
  • Mise en scène d’obsessions, de manies, de TOCs récurrents,
  • Exagération volontaire.
Comique de geste Effet humoristique visuel qui repose sur les mouvements du corps, les mimiques, les actions et les caractéristiques physiques.

Remarque : dans le théâtre écrit, le comique de geste passe par les didascalies, mais dans les autres formes littéraires telles que le roman, c’est la narration qui doit se charger de les mettre en œuvre.

  • Mise en scène de chutes, de coups ou de postures exagérées,
  • Attribution de mimiques récurrentes,
  • Grimaces ponctuelles ou récurrentes,
  • Description ou mise en scène de tenues/déguisements qui portent à rire.
Comique de répétition Effet humoristique qui consiste à reproduire un mot, un geste ou une situation plusieurs fois au cours d’une même œuvre ou d’un même passage.
  • Utilisation de figures de répétition ou d’insistance (anaphore, épiphore, épizeuxe ou palilogie, épanadiplose…),
  • Répétition d’une situation,
  • Projection d’une caractéristique d’un personnage sur un autre pour créer un effet de miroir comique.

Là encore, ces types de comique sont cumulatifs : ils peuvent se mêler à plusieurs au sein d’une même œuvre ou d’un même passage. Réunis à bon escient, ils renforcent l’effet comique. Tout est dans le dosage.

Types de comique en littérature : exemple
« Alors que j’attends le bus depuis un bon quart d’heure, un mouchoir appliqué sur le nez afin de ne pas respirer cette horrible odeur qui flotte dans l’air, je vois apparaître la vieille 4CV verte. La fenêtre du conducteur se baisse et le visage souriant du garde champêtre en sort.
— Il n’y a que deux autobus à la journée, m’explique-t-il une fois en route. Vous avez loupé le premier, vous auriez pu attendre jusqu’à ce soir ! Ce n’est pas un problème pour moi de venir vous chercher le matin et de vous ramener en fin d’après-midi.

Sans compter que mon invitation de séjourner chez moi tient toujours.
— Berci, bais je préf…
— Vous avez attrapé un rhume ?
Je retire le mouchoir de mon nez.
— Chef, c’est quoi cette odeur de…
— … merde ? Eh bien, de la merde, inspecteur ! s’exclame-t-il en riant. De la merde de porc, pour être précis. Depuis ce matin, ils balancent du purin dans les champs pour préparer les semailles. Avec le vent d’ouest, on prend tout dans la figure. Mais par cette chaleur, ça devrait sécher vite. Demain, ça sentira plus.
— Quel est votre secret pour respirer ?
— On s’habitue à tout. C’est tout de même pas à un flic de la criminelle que je vais apprendre ça, non ? Alors, inspecteur, où on va ?

La ferme de production et de mise en pots des confitures Boniteau appartenant à Basile Boniteau, le maire du village, est située à l’est de mon hôtel, en s’éloignant de P. en direction de Q. L’endroit se compose d’un immense bâtiment principal au toit en tôle bleue et d’un parking d’une trentaine de places rempli à moitié. Un panneau gigantesque montre un bocal de confiture à côté duquel est écrit “Confitures Boniteau, pour ceux qui se lèvent tôt !”. Le tout est construit dans une clairière et gâche un peu le paysage.
— Avant d’entrer, dis-je, j’aimerais bien voir cette herbe rouge dont a parlé Nazarian.
— Oh, La Souterrane.
— C’est ça, La Souterrane.
— C’est juste derrière. »

(Romain Puértolas, La police des fleurs, des arbres et des forêts – 2020)

Analyse : 

L’extrait ci-dessus d’un roman policier humoristique de Romain Puértolas cumule deux types de comique :

  • le comique de mots,
    • une première fois avec la mauvaise orthographe et la mauvaise prononciation des mots « merci » et « mais », en remplaçant la lettre « M » par la lettre « B » pour imiter les sons que l’on fait lorsque l’on parle en se pinçant le nez,
    • ensuite avec l’emploi du terme vulgaire « merde »,
    • et enfin avec l’usage d’un jeu de mots avec rimes sur le slogan des Confitures Boniteau.
  • le comique de répétition, avec la répétition du nom propre La Souterrane pour renforcer l’effet de comique quant à l’obsession du personnage pour cette fameuse herbe.

Le registre comique en pratique (exemples à l’appui)

Si la comédie a d’abord été davantage l’apanage du genre théâtral, les autres genres sont loin de l’avoir complètement boudée. Et pour cause : le rire est universel, et fait consensus chez les personnes et les peuples comme aucune autre émotion.

Les grands noms de la comédie théâtrale

Côté comédie, c’est le théâtre qui a d’abord tenu le haut de l’affiche.

Et bien sûr, impossible de ne pas citer le maître incontesté en la matière, celui que tout le monde cite instinctivement lorsqu’il est question de disserter à propos du théâtre comique tant il a porté notre belle langue française à son apogée en la matière : Molière.

Molière (1622-1673), ou Jean-Baptiste Poquelin de son nom civil, est, et de loin, le plus célèbre auteur de comédies françaises.

On lui doit Les Fourberies de Scapin, Le Malade imaginaire, Tartuffe, et bien sûr L’Avare, satire de la pingrerie des riches portée par le personnage mythique de Harpagon, obsédé par l’argent au point d’en devenir paranoïaque et (sacrément) mélodramatique lorsqu’il s’agit de son magot.\

Registre comique Molière : monologue de la cassette
« HARPAGON, seul, criant au voleur dès le jardin, et venant sans chapeau.

Au voleur ! au voleur ! à l’assassin ! au meurtrier ! Justice, juste ciel ! Je suis perdu, je suis assassiné ; on m’a coupé la gorge : on m’a dérobé mon argent. Qui peut-ce être ? Qu’est-il devenu ? Où est-il ? Où se cache-t-il ? Que ferai-je pour le trouver ? Où courir ? Où ne pas courir ? N’est-il point là ? n’est-il point ici ? Qui est-ce ? Arrête. (À lui-même, se prenant par le bras.) Rends-moi mon argent, coquin… Ah ! c’est moi ! Mon esprit est troublé, et j’ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas ! mon pauvre argent ! mon pauvre argent ! mon cher ami ! on m’a privé de toi ; et puisque tu m’es enlevé, j’ai perdu mon support, ma consolation, ma joie : tout est fini pour moi, et je n’ai plus que faire au monde. Sans toi, il m’est impossible de vivre. C’en est fait ; je n’en puis plus ; je me meurs ; je suis mort ; je suis enterré. N’y a-t-il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m’apprenant qui l’a pris. Euh ! que dites-vous ? Ce n’est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu’avec beaucoup de soin on ait épié l’heure ; et l’on a choisi justement le temps que je parlais à mon traître de fils. Sortons. Je veux aller quérir la justice, et faire donner la question à toute ma maison ; à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Hé ! de quoi est-ce qu’on parle là ? de celui qui m’a dérobé ? Quel bruit fait-on là-haut ? Est-ce mon voleur qui y est ? De grâce, si l’on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l’on m’en dise. N’est-il point caché là parmi vous ? Ils me regardent tous, et se mettent à rire. Vous verrez qu’ils ont part, sans doute, au vol que l’on m’a fait. Allons, vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des juges, des gênes, des potences, et des bourreaux ! Je veux faire pendre tout le monde ; et si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après. »

(Molière, L’Avare, « Acte IV, scène 7 » – 1668)

Même procédé dans Le Malade imaginaire, où Argan incarne un hypocondriaque patenté, et est trompé par Toinette, qui se déguise en médecin pour se moquer de lui et de ses obsessions pour ses petits maux.

Voici un extrait où l’on voit très bien les comiques de mots et de répétition à l’œuvre.

Registre comique et théâtre
« ARGAN
Je sens de temps en temps des douleurs de tête.

TOINETTE
Justement, le poumon.

ARGAN
Il me semble parfois que j’ai un voile devant les yeux.

TOINETTE
Le poumon.

ARGAN
J’ai quelque fois des maux de cœur.

TOINETTE
Le poumon.

ARGAN
Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c’étaient des coliques.

TOINETTE
Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez ?

ARGAN
Oui, monsieur.

TOINETTE
Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin.

ARGAN
Oui, monsieur.

TOINETTE
Le poumon. Il vous prend un petit sommeil après le repas, et vous êtes bien aise de dormir ?

ARGAN
Oui, monsieur.

TOINETTE
Le poumon, le poumon, vous dis-je. Que vous ordonne votre médecin pour votre nourriture ?

ARGAN
Il m’ordonne du potage.

TOINETTE
Ignorant !

ARGAN
De la volaille.

TOINETTE
Ignorant !

ARGAN
Du veau.

TOINETTE
Ignorant !

ARGAN
Des bouillons.

TOINETTE
Ignorant !

ARGAN
Des œufs frais.

TOINETTE
Ignorant !

ARGAN
Et, le soir, de petits pruneaux pour lâcher le ventre. »

(Molière, Le Malade imaginaire – 1668)

Dans un autre registre, Georges Feydeau était connu à la Belle Époque pour ses nombreux vaudevilles (théâtre de boulevard, fondé sur du comique de situation).

Registre comique Feydeau
« PETYPON, qui est resté médusé sur place, les yeux fixés sur le canapé et récapitulant.
Elle m’a embrassé dans mon lit ! Et je dormais sous le canapé !

MONGICOURT, dans le même sentiment que Petypon.
Oui !

L’air concentré, il prend de la main droite la chaise qui est près du canapé et l’amène devant lui.

PETYPON, avec un hochement de tête.
Comment expliques-tu ça, toi ?

MONGICOURT, ouvrant de grands bras.
Je cherche !

PETYPON, brusquement, se laissant tomber sur le canapé.
Mon Dieu ! Est-ce que je serais somnambule ?

Ils restent un moment dans cette pose méditative, le dos tourné l’un à l’autre, Petypon face à l’avant-scène gauche, Mongicourt à l’avant-scène droite. Tout à coup un long et bruyant bâillement se fait entendre venant de la pièce du fond.

LA VOIX
Ahouahouahahah !

PETYPON, tournant la tête vers Mongicourt.
Qu’est-ce que tu dis ?

MONGICOURT, tournant la tête vers Petypon.
Moi ? J’ai rien dit !

PETYPON
Tu as fait “Ahouahouahahah” !

MONGICOURT
C’est pas moi !

PETYPON
Comment, c’est pas toi !

LA VOIX, nouveau bâillement.
Ahouhahah ! aah !

PETYPON, se levant et se tournant dans la direction d’où vient le bruit.
Eh ! Tiens !

MONGICOURT, se levant également en enjambant sa chaise.
Eh ! Oui !

LA VOIX
Aouh ! ah ! ouhah !

PETYPON
Mais ça vient de ma chambre !

MONGICOURT
Absolument ! »

(Georges Feydeau, La Dame de chez Maxim – 1899)

Un autre registre du théâtre comique populaire et encore très étudié est le théâtre de l’absurde.

Apparu au XXe siècle, ce courant rompt à la fois avec la comédie et la tragique, en ce qu’il ose mettre en scène un manque total de continuité et de cohérence entre les scènes et les actions. Inspiré du dadaïsme pictural, il rejette toute forme de réalisme.

La pièce la plus emblématique du genre est En attendant Godot, de Samuel Beckett, même si, en France, nous avons également eu nos illustres représentants en les personnes d’Eugène Ionesco, Jean Genet et Jean Vauthier (entre autres).

Registre comique et théâtre de l’absurde
« VLADIMIR (froissé, froidement)
Peut-on savoir où monsieur a passé la nuit ?

ESTRAGON
Dans un fossé.

VLADIMIR (épaté)
Un fossé ! Où ça ?

ESTRAGON (sans geste)
Par là.

VLADIMIR
Et on ne t’a pas battu ?

ESTRAGON
Si… Pas trop.

VLADIMIR
Toujours les mêmes ?

ESTRAGON
Les mêmes ? Je ne sais pas.

Silence.

VLADIMIR
Quand j’y pense… depuis le temps… je me demande… ce que tu serais devenu… sans moi… (Avec décision) Tu ne serais plus qu’un petit tas d’ossements à l’heure qu’il est, pas d’erreur.

ESTRAGON (piqué au vif)
Et après ?

VLADIMIR (accablé)
C’est trop pour un seul homme. (Un temps. Avec vivacité.) D’un autre côté, à quoi bon se décourager à présent, voilà ce que je me dis. Il fallait y penser il y a une éternité, vers 1900.

ESTRAGON
Assez. Aide-moi à enlever cette saloperie.

VLADIMIR
La main dans la main on se serait jeté en bas de la tour Eiffel, parmi les premiers. On portait beau alors. Maintenant il est trop tard. On ne nous laisserait même pas monter. (Estragon s’acharne sur sa chaussure.) Qu’est-ce que tu fais ?

ESTRAGON
Je me déchausse. Ça ne t’est jamais arrivé, à toi ?

VLADIMIR
Depuis le temps que je te dis qu’il faut les enlever tous les jours. Tu ferais mieux de m’écouter.

ESTRAGON (faiblement)
Aide-moi !

VLADIMIR
Tu as mal ?

ESTRAGON
Mal ! Il me demande si j’ai mal !

VLADIMIR (avec emportement)
Il n’y a jamais que toi qui souffres ! Moi je ne compte pas. Je voudrais pourtant te voir à ma place. Tu m’en dirais des nouvelles.

ESTRAGON
Tu as eu mal ?

VLADIMIR
Mal ! Il me demande si j’ai eu mal !

ESTRAGON (pointant l’index)
Ce n’est pas une raison pour ne pas te boutonner.

VLADIMIR (se penchant)
C’est vrai. (Il se boutonne.) Pas de laisser-aller dans les petites choses. »

(Samuel Beckett, En attendant Godot – 1952)

La comédie, d’abord mise en opposition avec la tragédie classique, puis intégrée au mélange des genres dès l’époque moderne, a fait les grandes heures du théâtre.

Pour autant, attention à ne pas oublier les autres genres, qui n’ont pas à rougir devant elle en la matière…

La comédie là où on ne l’attend pas forcément…

Le registre comique se cache parfois dans des genres connotés comme sérieux ou lyrique, y compris chez ses auteurs les plus illustres.
C’est le cas de la poésie.

Registre comique et poésie
« Le Capitaine Jonathan
Étant âgé de dix-huit ans
Capture un jour un pélican
Dans une île d’Extrême-orient.

Le pélican de Jonathan
Au matin, pond un œuf tout blanc
Et il en sort un pélican
Lui ressemblant étonnamment.

Et ce deuxième pélican
Pond, à son tour, un œuf tout blanc
D’où sort, inévitablement
Un autre, qui en fait autant.

Cela peut durer pendant très longtemps
Si l’on ne fait pas d’omelette avant. »

(Robert Desnos, « Le Capitaine Jonathan » – 1944)

Aussi, on retrouve des sous-genres affiliés à la poésie, tels que la parodie ou le pastiche, qui font montre d’une inventivité très poussée en la matière lorsqu’il s’agit de produire une version humoristique d’une œuvre déjà existante… y compris en chanson.

Parodie et registre comique
En 2007, Fatal Bazooka et Pascal Obispo (sous le pseudonyme de Vitoo) parodient la chanson Confessions nocturnes des chanteuses Diam’s et Vitaa.
Le pastiche, titré Mauvaise foi nocturne, va jusqu’à reproduire l’univers visuel et les codes du clip vidéo original.

Extrait :

« Elle devient zarbi
Toutes les nuits, elle me fait suivre par son frère Denis
Qu’a même prévu de me casser la gueule mardi
Ça d’vient l’angoisse, un vrai cauchemar
J’ai tellement peur d’elle, le soir je dors à l’hôtel

Elle est à côté de la plaque
Tu kiffes de ken des autres nanas toi
Tous les trucs bizarres, les plans à trois, et les pétasses quoi
Tous tes bobards pour tes cinq à sept pénards
T’as un python dans slibard, Vitoo
T’es un bon queutard

Je t’aime moi
Et bah voilà, dis-lui ça
Excuse-moi
Voilà, ça c’est bien ça
C’est arrivé qu’16 fois
Euh non, ça lui dis pas
Mais j’sais pas si j’assume de n’coucher qu’avec elle

Ok, t’prends pas la tête
Donne-moi les clefs, ce soir on fait la fête
Putain, j’y crois pas, donne-moi une claque
Comme elle t’a rayé ta BM, elle t’a crevé ta BM
Elle a même chié sur la banquette d’la BM
Alors que putain, c’est la mienne

Excuse-moi
Mais pourquoi elle a pété ma caisse ?
J’osais pas
T’osais pas lui dire quoi ?
Qu’elle était à toi
Enfin à moi, j’l’avais empruntée, t’as vu
J’voulais pas assumer d’la sortir en 4L
Viens on y va
Mais pourquoi ?
Parce qu’elle va me la rembourser, c’est abusé
Là j’sais pas
Faut que tu lui parles, gros
J’ai la gerbe là
Et bah ouvre la boîte à gants alors
J’aurais pas du tenter les fruits d’mer dans l’cocktail »

Registre comique et roman contemporain

De nos jours, le roman se veut de plus en plus polymorphe et expérimental, mélangeant les styles et les registres.

Certains se contentent d’utiliser le registre comique de manière ponctuelle, dans une œuvre où tout est censé s’y opposer, quitte à flirter avec le mauvais goût…

Littérature contemporaine et registre comique
« Elle attrapa le rouleau de papier toilette sur la table de nuit, en chiffonna quelques feuilles qu’elle plaqua entre ses cuisses et se précipita vers la salle de bains. Il rit de plus belle. Depuis le couloir lui parvinrent le bruit de la douche, quelques grommellements, après quoi Aurélie reparut en trombe, à demi énervée, une serviette autour des hanches, le haut du corps toujours habillé. Il la regarda s’essuyer le sexe, renfiler sa culotte et son jean, le visage illuminé par un sourire de gamin content de sa blague.
— T’es vraiment con, hein !
Il prit la voix de maître Yoda :
– Que ceci de leçon te serve, petit padawan : à homme qui bande comme Chewbacca jamais tu ne te fieras.
Elle lui jeta la serviette à la figure. Son téléphone se mit à sonner, sa mère l’attendait, probablement en double file. Elle l’embrassa, quitta la chambre, puis repassa la tête par l’embrasure de la porte. »

(Adeline Dieudonné, Dans la jungle – 2026)

Remarque :
Cet extrait est tiré d’un roman qui dénonce des violences conjugales d’abord ordinaires. Il se permet néanmoins une touche de grivoiserie et de légèreté dans les dialogues afin d’apporter plus de réalisme dans le rapport entre les deux personnages principaux et de mettre en évidence l’indifférence du partenaire masculin face à ce qui est en réalité un viol conjugal, puisque la protagoniste n’était initialement pas consentante.

… tandis que d’autres décident d’en faire le registre dominant de leur œuvre, y compris lorsque le genre ne semble pas s’y prêter de prime abord…

Registre comique dans un roman policier
« Un peu plus tard, poêle remis en route, tasse à café à la main, tournant dans son salon comme un escargot dans une essoreuse à salade, elle aperçut la dernière boîte du calendrier de son Avent si particulier. Une boîte comme les autres, carton noir, marquée d’un 25 en rouge et ornée de dessins en blanc, des étoiles ce coup-ci, pas de flingue, de balles, ni de têtes de mort.
Elle attrapa la boîte et allait la jeter dans le poêle quand, après une courte hésitation, elle l’ouvrit. Son contenu la fit grincer des dents.
Toi mon cochon, t’as du bol de ne pas être là ! J’t’aurais plombé le buffet comme un perdreau en septembre !
Après l’avoir chiffonnée, rageuse, elle envoya dans les flammes une jolie carte décorée de petites fleurs où, de sa plus belle plume, le commissaire avait écrit :

Joyeux Noël !

Vers 15 heures, Marie-Thérèse se décida à s’habiller et à sortir. À grandes enjambées, elle alla sonner chez Gudmund. Elle le trouva, thé léger à la main, avachi devant une série, mâchouillant des marrons glacés.
— Vous en voulez ?
— Le marron oui, le thé non. Habillez-vous, nous sortons !
Et pour signifier qu’elle ne bougerait pas, elle alluma une cigarette.
L’heure est grave, se dit l’écrivain, jamais sa voisine n’était venue chez lui à l’improviste, hormis le jour où elle lui avait apporté le livre qui signifiait qu’elle savait.
Une minute plus tard il avait enfilé un pantalon qui avait dû chasser l’éléphant, une chemise pour dîner place Vendôme, un pull qui n’aurait pas dépareillé dans un défilé Emmaüs et une veste en fourrure qui avait eu son heure de gloire du côté de Pigalle quarante ans plus tôt. Il ne ressemblait à rien, du moins à rien de connu.
— Il fait déjà presque nuit, fit remarquer l’écrivain en franchissant le seuil de sa maison.
Marie-Thérèse haussa les épaules.
— On va remonter la route, ça sera dégagé, il n’y aura pas de voiture. Faut que je marche. Si je ne circule pas je deviens folle, j’ai des envies de meurtre et pourtant, Gudmund, j’ai un problème, j’ai plus envie de tuer… plus jamais… trop dur… plus motivée. »

(Paul Beaupère, Douze balles pour Marie-Thérèse – 2026)

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Laurine Tihay, BA

Après des études de lettres et sciences du langage, Laurine a d’abord officié comme correctrice éditoriale avant de se spécialiser dans la rédaction de contenu pédagogique et linguistique. Tombée dans une marmite de livres quand elle était petite, elle en connait également un rayon en matière de création littéraire et d’écriture de fiction, en particulier concernant le roman policier et quelques autres littératures de genre. Grammaire, lexicologie, genres littéraires et narratologie constituent ses domaines d’expertise.

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