Les registres littéraires | Définition & exemples
Vous avez récemment eu le ventre retourné d’effroi et de tristesse à la lecture d’un roman ? Surprise ! L’auteur, cet être sadique, savait très bien ce qu’il faisait…
Pour mettre son intention en œuvre et réussir son effet, il a d’ailleurs eu recours à un procédé d’écriture bien connu : explorer un ou plusieurs registres littéraires.
Qu’il se veuille héroïque, tragique ou satirique, le registre est un outil indispensable à l’écriture d’un texte. Il est pour ainsi dire impossible pour un écrivain de faire l’impasse dessus, et ce quel que soit le genre littéraire exploré.
En outre, chaque registre littéraire possède ses propres caractéristiques stylistiques, et celles-ci sont intrinsèquement liées à l’effet qu’il souhaite installer.
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Je retiens
- Le registre littéraire détermine l’effet émotionnel ou esthétique qu’un texte cherche à produire chez un lecteur.
- Pour identifier un registre littéraire, on peut se fier aux procédés d’écriture mis en œuvre… ou plus simplement à son intuition, car tout passe avant tout par les émotions.
- Registre tragique, registre lyrique, registre épique, registre réaliste et registre comique constituent les registres les plus connus et étudiés. Ce sont aussi ceux qui sont le plus souvent présents dans la littérature à l’échelle du temps long.
Qu’est-ce qu’un registre littéraire ?
Une fois qu’on a compris de quoi il en retournait, reconnaître un registre littéraire par rapport à un autre n’est pas si compliqué ; l’exercice recèle même une franche part d’instinct. Mais encore faut-il savoir ce dont on parle…
Registre littéraire : définition
La notion de registre littéraire englobe l’ensemble des caractéristiques d’un texte qui provoquent des émotions et des réactions particulières chez un lecteur (ou un spectateur au théâtre).
Elle est notamment liée à l’aspect formel, c’est-à-dire à la façon dont le texte est écrit, plutôt qu’à ce qu’il dit.
- Registre littéraire ≠ registre de langue : le registre de langue renvoie à la manière de s’exprimer d’une personne dans un contexte donné. Il concerne notamment le type de vocabulaire employé, la syntaxe mise en œuvre et le niveau de langue. On en dénombre 3 : le registre soutenu, le registre courant et le registre familier.
Ce n’est pas la même chose que le registre littéraire, qui cherche quant à lui à produire un effet sur un lecteur et concerne plus particulièrement les émotions et les intentions.
- Registre littéraire ≠ genre littéraire.
S’agissant du lien entre registres littéraires et genres littéraires, il est bon de préciser que si aucun registre n’est jamais lié exclusivement à un genre, certains d’entre eux sont volontiers associés à des genres littéraires précis dans la pratique.
- Le registre épique (en lien avec la notion d’épopée) est particulièrement présent dans les romans historiques et en poésie.
- Le registre merveilleux est intrinsèquement lié aux littératures de l’imaginaire, en particulier aux œuvres de fantasy, ainsi qu’aux contes et aux fables.
- Le registre lyrique est évidemment très présent dans un certain type de poésie, mais également dans des littératures « taillées sur mesure » pour recevoir la parole de l’intime, à l’instar du journal intime ou du roman épistolaire, sans que cela soit bien sûr une science exacte – on trouve par exemple des œuvres de fiction écrites sous la forme de journaux intimes drôles et piquants, pas du tout dans l’épanchement d’émotions lyriques.
Aussi, une même œuvre n’appartient pas forcément (et même rarement ; ou alors il faudrait qu’elle soit très courte et très peu diversifiée dans ses thèmes et ses personnages) à un seul registre littéraire.
- du registre pathétique (dans des moments tels que la mort de Fantine, ou encore les descriptions du personnage de Cosette et de sa situation, qui engendrent tristesse et compassion),
- du registre tragique (avec le destin inéluctable de Jean Valjean),
- du registre épique (avec des scènes de manifestation et de protestation sociale),
- du registre lyrique (avec des descriptions empreintes d’émotion de la ville de Paris, ou encore l’expression de sentiments amoureux entre certains personnages tels que Marius et Cosette),
- du registre satirique (avec certaines répliques des Thénardier)…
Les registres employés peuvent varier selon les chapitres, les enjeux du récit explorés, et même s’entremêler au sein d’un même passage.
Mais même dehors, enfin libérés de cette tour flamboyante, quelques-uns n’échappèrent pas à leur destin, heurtés de plein fouet par des bombes humaines tombées du ciel. Les corps pleuvaient, s’écrasant au sol dans un bruit sinistre. Les crânes explosaient. Les vertèbres se fracturaient, les articulations se disloquaient. Les chairs se déchiraient. Le bitume se maculait de sang. Certains préféraient se défenestrer plutôt que de brûler vifs. Le grand saut plutôt que l’asphyxie. Au cœur de l’enfer, les suppliciés choisissaient la fin qui leur semblait la moins terrible.
Enfin, le bruit des sirènes de police, de pompiers, d’ambulances retentit au loin, couvrant l’agitation au fur et à mesure qu’elles approchaient de leur destination.
Un homme les entendit dans un recoin du onzième étage, malgré l’alarme stridente du bâtiment, les soubassements en feu et les hurlements de ses collègues. Autour de lui, les plus optimistes couraient se réfugier dans les niveaux supérieurs avec l’espoir de s’en tirer, tandis que d’autres, résignés, passaient un dernier appel à leurs proches. Le corps secoué de tremblements, ils pleuraient au téléphone, bégayaient un amour éternel à leurs conjoints, enfants ou parents.
La scène le dégoûtait.
Lui aussi avait brièvement songé à se jeter par la fenêtre, mais il considérait cette option comme trop facile. Lâche.
Il se dirigea d’un pas chancelant jusqu’à l’open space. La chaleur l’enveloppa. La suie souilla ses lunettes en quelques secondes. Il les ôta et les balança par-dessus son épaule. En nage, le dos courbé, une main plaquée sur la bouche, il se fraya un chemin à tâtons dans la fournaise, butant çà et là contre les corps recroquevillés des employés. Malgré la fumée épaisse qui limitait son champ de vision, il reconnut les contours de son bureau en touchant du bout des doigts le cadre photo qui était posé dessus.
Il s’assit, comme il l’aurait fait à l’orée d’une banale journée de travail. Tous ses muscles se contractèrent au contact de la chaise incandescente. Sa main se resserra autour du cliché qui immortalisait sa famille. Les jours heureux. La douleur était omniprésente désormais. Les yeux fermés, il ne souhaita plus qu’une chose : que l’asphyxie se charge de lui avant que le brasier le consume. »
(Cyril Carrère, La colère d’Izanagi – 2024)
Analyse :
Dans cet extrait du chapitre qui ouvre le roman policier de Cyril Carrère La colère d’Izanagi sur un incendie meurtrier dans un immeuble de bureau se mêlent :
- registre tragique (les employés sont prisonniers de la situation, et la plupart d’entre eux n’ont d’autre choix que celui d’attendre et de se résoudre à leur mort imminente, alors que celle-ci s’annonce atroce – asphyxie, saut dans le vide ou combustion vive),
- registre pathétique (le fait que le personnage dont il est question à la fin attrape une photo de sa famille avant de mourir et se souvienne des « jours heureux » amène à le prendre en pitié…),
- registre réaliste (les personnages pris au piège de l’incendie sont a priori des employés japonais issus de la société civile, parfaitement ordinaires, auxquels la plupart des lecteurs peuvent s’identifier ; idem pour le décor, une tour d’immeuble de bureaux qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler le contexte du drame du World Trade Center survenu à New York le 11 septembre 2001).
- voire un soupçon de registre épique (lorsque les personnes prises au piège de l’incendie sautent d’elles-mêmes dans le vide, il y a quelque chose d’héroïque dans cette action).
Bien utilisé, un registre littéraire, quel qu’il soit, permet de provoquer une émotion ou de générer une réaction précise chez le lecteur.
L’auteur se livre donc, parfois plus ou moins consciemment, à la mise en place d’éléments stylistiques permettant d’invoquer un ou plusieurs registres spécifiques afin de faire naître l’émotion et la réaction voulue.
Le registre littéraire, c’est donc avant tout, comme tout procédé d’écriture, de l’artisanat.
Comment reconnaître ou identifier un registre littéraire ?
Parmi les éléments qui permettent d’identifier un registre littéraire, n’importe lequel, on retrouve – logiquement, puisque l’incarnation d’un registre littéraire passe essentiellement par des considérations stylistiques – la plupart des procédés d’écriture courants :
- emploi de figures de style (hyperboles, métaphores, jeux de mots, figures d’opposition, etc.),
- présence d’un champ lexical (ou de plusieurs) en particulier (par exemple, le champ lexical de la guerre, dans le contexte d’une bataille ou d’une scène d’affrontement, est souvent associé au registre épique),
- utilisation d’une ponctuation expressive (exemple : le point d’exclamation peut parfois traduire de la colère, de l’emportement ou de l’ironie),
- mise en œuvre d’une syntaxe et d’un rythme évocateurs (les phrases longues, emportées, se retrouvent souvent à servir le registre lyrique).
Chaque procédé d’écriture cité ci-dessus se décline sous différentes formes et de différentes manières. Selon la façon dont il est appliqué, on peut ainsi détecter des émotions, des réactions bien particulières.
Cela dit, la plupart du temps, à moins d’avoir à construire un commentaire de texte ou d’être chercheur en littérature, se fier à son instinct suffit amplement.
En effet, le registre littéraire, s’il est un véritable outil pour l’auteur, donne la tonalité d’une expérience de lecture. Le lecteur a alors affaire au résultat, et comme pour tout procédé littéraire, celui-ci se doit de primer sur les moyens mis en place, voire de les éclipser.
Souvent – et c’est signe que l’auteur connaît son art et a bien fait son travail –, il suffit de se laisser porter par le texte pour en ressentir les effets sur soi. Le registre littéraire étant essentiellement une question d’émotion provoquée, on le ressent normalement avant même de mettre un nom sur le ton ou les techniques employées.
De la même façon, si vous retournez constamment chez votre boulanger fétiche pour y acheter votre pain, c’est d’abord parce que le goût, la texture et le résultat du produit fini vous plaisent, sans que vous sachiez réellement pourquoi il se distingue des autres. Ensuite seulement naît l’intérêt pour les techniques de fabrication et de production…
C’est la même chose avec la littérature, et les arts en règle générale : l’objectif numéro 1, c’est de ressentir.
Pour ce faire, l’auteur vise normalement un objectif qui guide la façon dont il construit son texte brique par brique, tant sur le fond que sur la forme : émouvoir, faire rire, susciter pitié et empathie, faire grincer des dents, dénoncer, convaincre, faire réfléchir…
Rien qu’en identifiant ses intentions, on peut souvent remonter le fil des différents registres mis en œuvre.
Je le soupçonne de chiquer des chaussettes sales.
Ses fringues aussi puent de la gueule. »
(Jacky Schwartzmann, Shit ! – 2024)
Analyse :
Dans cet extrait qui constitue l’incipit (= les premiers mots, phrases ou paragraphes) du roman de Jacky Schwartzmann Shit !, on décèle immédiatement la volonté d’arracher un sourire au lecteur en se moquant d’un personnage archétypal (ici le vieux prof de gauche réactionnaire).
Cela relève typiquement du registre satirique, lequel utilise l’humour, la moquerie et la caricature pour critiquer les défauts des personnes, des institutions ou de la société.
N. B. : Dans le cas de cet auteur, il en a fait sa signature stylistique : chacun de ses romans commence par des formules cinglantes, foncièrement ironiques du même acabit.
- D’abord se fier à son intuition : Avant même de rentrer dans l’analyse, qu’est-ce je ressens en lisant ce passage/ce chapitre ?
- Quels sont les procédés d’écriture (figures de style, champs lexicaux, archétypes de personnages, rythmique de la phrase…) mis en œuvre ?
- (si les procédés d’écriture ne nous semblent pas évidents à identifier) Quel effet l’auteur cherche-t-il de toute évidence à produire ?
Quels sont les différents registres littéraires ?
Les listes de registres littéraires peuvent parfois varier selon les courants et les médias, mais la plupart des registres identifiés font consensus.
Certains sont plus récurrents et connus que d’autres, mais tous présentent leur utilité et leurs singularités.
Ils sont aussi le plus souvent complémentaires les uns des autres.
| Liste des registres littéraires | |||
| Nom du registre | Définition/effet | Procédés d’écriture les plus fréquemment employés | Émotion(s) suscitée(s) |
|---|---|---|---|
| Registre tragique | Exprime l’angoisse d’un personnage confronté à un destin funeste et inévitable, des choix impossibles et une fin malheureuse (bien souvent la solitude ou la mort). | Champs lexicaux de la mort et de la fatalité, figures d’emphase, questions rhétoriques… | Tristesse, effroi, terreur, abattement, résignation. |
| Registre dramatique | Génère une forte tension en faisant rapidement se succéder des événements et péripéties inattendus. | Rythme narratif accéléré, phrases vives, récit en suspens, exclamations… | Peur, angoisse, surprise. |
| Registre pathétique | Vise à susciter la pitié et la compassion du lecteur face aux situations vécues et subies par les personnages. | Champ lexical de la souffrance, tirades affectées, hyperboles… | Pitié, compassion, empathie mâtinée de tristesse. |
| Registre lyrique | Exprime des émotions intimes, des sentiments personnels tels que l’amour ou la nostalgie. | Usage du « Je » narratif, métaphores, rimes, champ lexical de l’amour et de l’affection… | Émotion, empathie, identification au personnage. |
| Registre épique | Sert à raconter de grands exploits, des actions exceptionnelles (et souvent sacrificielles) portées par des héros forts et courageux. | Hyperboles et autres figures d’emphase, accumulations, registre de langue soutenu, champ lexical de la guerre et de la bataille… | |
| Registre merveilleux | Présente des éléments surnaturels ou magiques (fées, dragons, lutins, animaux anthropomorphes, objets magiques…) admis comme totalement normaux par les personnages. | Mise en scène de personnages et d’objets magiques, univers féérique, champ lexical de la magie… | Émerveillement, imagination décuplée, réconfort. |
| Registre fantastique | Instaure un dilemme pour le lecteur à travers les questionnements du personnage, qui se demande si un évènement inexplicable est d’origine réelle ou surnaturelle. | Instauration d’une atmosphère inquiétante grâce au champ lexical de l’incertitude et du lugubre, enchaînement d’évènements inexplicables, hésitation voire basculement dans la folie du ou des personnages… | Doute, angoisse. |
| Registre comique | Cherche à divertir, à faire sourire ou rire le lecteur. | Jeux de mots, quiproquos narratifs, caricatures, répétitions, figures d’exagération… | Amusement, joie, détente. |
| Registre burlesque | Crée un contraste entre un sujet ou un contexte noble, et un style familier, voire vulgaire. | Registre de langue familier, comparaisons peu flatteuses, caricatures… | Amusement, décalage. |
| Registre ironique | Consiste à dire le contraire de ce que l’on pense pour se moquer, critiquer ou faire rire. | Antiphrase, litote, hyperbole, répétitions, sous-entendus… | Rire, moquerie. |
| Registre satirique | Se veut critiquer et tourner en dérision des défauts, des vices ou les absurdités d’une personne, d’un groupe social ou d’une société dans son ensemble. | Caricatures, champ lexical du ridicule, exagérations… | Rire, éveil de l’esprit critique et de la conscience. |
| Registre polémique | Sert à mener un combat verbal, à attaquer un adversaire et à défendre vivement des idées, par une argumentation souvent agressive et acide. | Champ lexical de l’invective, vocabulaire très connoté, exclamations fortes, emploi de l’ironie… | Indignation, révolte, emportement. |
| Registre laudatif | Vise à faire l’éloge d’une personne, vanter ses mérites et exprimer sa vive admiration vis-à-vis d’elle. | Vocabulaire extrêmement mélioratif, hyperboles et superlatifs, comparaisons valorisantes, envolées lyriques… | Admiration, respect, adhésion. |
| Registre didactique | Cherche à instruire, transmettre un savoir ou donner une leçon morale au lecteur. | Neutralité de ton, objectivité de l’auteur, utilisation marquée de connecteurs logiques, champs lexicaux de la science et de la connaissance, vocabulaire précis et technique… | Enseignement, apprentissage, partage, acquisition de savoirs et connivence intellectuelle. |
| Registre réaliste | Se veut reproduire la vie quotidienne et « moyenne » de tout un chacun, créant une illusion du vrai grâce à des personnages ordinaires, des lieux existants et un vocabulaire adapté aux usages du quotidien. | Descriptions détaillées, accumulations de détails concrets et empruntés au réel, vocabulaire technique et précis… | Crédibilité, projection, réalisme. |
- Registre tragique vs Registre pathétique : le registre tragique met en scène une fatalité inéluctable, tandis que le registre pathétique cherche avant tout à s’attirer la compassion du lecteur.
- Registre tragique vs Registre dramatique : le registre tragique provoque avant tout de la tristesse et de l’affliction, tandis que le registre dramatique vise d’abord la surprise et l’angoisse.
- Registre ironique vs Registre satirique : la satire utilise parfois l’ironie. Toutefois, si la satire est toujours dans la dénonciation, ce n’est pas systématiquement l’intention première de l’ironie.
- Registre merveilleux vs Registre fantastique : dans le registre merveilleux, le surnaturel et la magie sont admis comme naturels, inhérents à l’univers décrit. À l’inverse, dans le registre fantastique, on remet sans cesse en cause l’existence du surnaturel.
Les registres littéraires en pratique (trois exemples à l’appui)
Afin que vous puissiez vous faire une idée plus précise de ce que cela peut donner, voici des exemples d’application pour trois des registres identifiés.
Registre tragique
S’il est bien un genre littéraire qui a fait la part belle à la tragédie dans son histoire, c’est le théâtre. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard que le registre tragique a donné son nom à l’un de ses sous-genres…
S’agissant des pièces de théâtre écrites, ce ne sont certainement pas Racine ou Sophocle qui minimiseraient l’ampleur du genre.
Ah, douleur non encore éprouvée !
À quel nouveau tourment je me suis réservée !
Tout ce que j’ai souffert, mes craintes, mes transports,
La fureur de mes feux, l’horreur de mes remords,
Et d’un refus cruel l’insupportable injure
N’était qu’un faible essai du tourment que j’endure.
Ils s’aiment ! par quel charme ont-ils trompé mes yeux ?
Comment se sont-ils vus ? Depuis quand ? Dans quels lieux ?
Tu le savais. Pourquoi me laissais-tu séduire ?
De leur furtive ardeur ne pouvais-tu m’instruire ?
Les a-t-on vus souvent se parler, se chercher ?
Dans le fond des forêts allaient-ils se cacher ?
Hélas ! ils se voyaient avec pleine licence.
Le ciel de leurs soupirs approuvait l’innocence.
Ils suivaient sans remords leur penchant amoureux.
Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux.
Et moi, triste rebut de la nature entière,
Je me cachais au jour, je fuyais la lumière.
La mort est le seul dieu que j’osais implorer.
J’attendais le moment où j’allais expirer.
Me nourrissant de fiel, de larmes abreuvée,
Encor dans mon malheur de trop près observée,
Je n’osais dans mes pleurs me noyer à loisir,
Je goûtais en tremblant ce funeste plaisir.
Et sous un front serein déguisant mes alarmes,
Il fallait bien souvent me priver de mes larmes. »
(Jean Racine, Phèdre – 1677)
De nos jours, le registre tragique est moins l’apanage du théâtre que celui du roman, et il ne concerne plus seulement des personnages de la haute société, mais tout individu qui fait face aux aléas de son destin et ne semble pas y entrevoir de manière d’y échapper.
Registre lyrique
Le registre lyrique a ceci de particulier qu’il s’incarne quasiment toujours au point de vue interne et le plus souvent à la première personne (c’est ce que l’on appelle le « Je » narratif).
Ce faisant, le roman épistolaire et le journal intime sont deux sous-genres du roman et de la nouvelle très prisés par le registre lyrique.
Parfois, il arrive cependant que celui-ci prenne toute sa place dans un passage écrit à la deuxième personne (mais toujours au point de vue interne), sous la forme d’une adresse intime d’un personnage à un autre.
Tu es mort aujourd’hui ; c’est ce qu’ils prétendront et il n’y aura aucune raison de ne pas les croire. Tu as disparu sans que je puisse te parler réellement. Sans que j’aie l’occasion de te montrer, de te dire combien tu me manques. Tu n’es plus là et je continue à te parler. Je ne comprends pas pourquoi, mais je me sens bien. Mieux que depuis une éternité. Le poids, ce poids sur ma poitrine s’est envolé. Tout me semble plus clair. Limpide. Même la lumière du jour a pris une teinte différente. Et je suis convaincu que, là où tu te trouves, tu ne m’en veux pas. Je conduis sur la départementale ; vers la ville. J’ai jeté toutes les fioles dans un fossé. Elles se sont brisées sans effort.
J’éprouve une sorte de paix. Je n’ai plus aucun grief.
La radio grésille. Code 10. Une fusillade. Quartier des affaires. Je ne me pose pas de question. Je fais ce que j’ai toujours fait, la seule chose que je sache accomplir. À la première intersection, je prends la direction indiquée.
Tu serais fier de moi. »
(Antoine Chainas, Une histoire d’amour radioactive – 2013)
Registre épique
Existe-t-il épopée plus célèbre que L’Odyssée d’Homère ?
Dans ce long poème écrit en hexamètres dactyliques, maintes fois traduit à différentes époques, Ulysse affronte de grandes épreuves, face auxquelles il fait preuve d’un héroïsme sans faille afin de rentrer chez lui, à Ithaque, après avoir combattu lors de la guerre de Troie.
Parmi les péripéties qu’il affronte, il s’échappe de la grotte du cyclope Polyphème, fils de Poséidon, en lui crevant l’œil.
Trois fois je la remplis, trois fois le sot la vide.
Dès que mon vin de flamme a troublé sa raison,
Je lui lâche ces mots d’une douceur perfide :
“Cyclope, tu t’enquiers de mon illustre nom ?
Eh bien, à ta promesse en retour sois fidèle.
Je me nomme Personne, oui Personne vraiment ;
Père et mère, et compains, chacun ainsi m’appelle.”
Le glouton me riposte impitoyablement :
“Après ses compagnons je mangerai Personne,
Les autres avant lui ; ce sera mon cadeau.”
Il dit ; et se renverse, et tombe, et s’abandonne,
Son gigantesque cou penché ; d’un lourd bandeau
Le sommeil l’enténèbre ; en masse on le voit rendre
Du vin, d’horribles chairs ; puis il rote ivre-mort.
Je glisse alors le pieu sous une chaude cendre
Jusqu’à ce qu’il soit rouge, et j’encourage fort
Mes quatre aides, craignant que l’un d’eux ne recule.
Quand le bois d’olivier menace, quoique vert,
De s’allumer, qu’autour une flammette ondule,
Du feu je le retire, et mes preux de concert
M’entourent : un démon les vigorise encore.
Empoignant l’arme aiguë, au plein de l’œil baissé
Ils l’enfoncent, et moi, sur mes orteils dressé,
Je la tournoie. Ainsi, quand l’artisan perfore
Un madrier, sous lui d’autres mains font mouvoir
La tarière creusante avec un cuir agile.
De même nous tournions dans l’orbite fragile
Ce tison embrasé d’où ruisselle un sang noir.
La prunelle en feu brûle et sourcils et paupières ;
Les racines de l’œil pétillent bruyamment,
Comme lorsque en l’eau froide un forgeur véhément
Fait siffler une hache ou des lames guerrières,
Procédé qui fournit les fers les mieux trempés.
Ainsi l’œil du colosse autour du bois crépite.
Il lance un hurlement dont les airs sont frappés ;
Nous de fuir, pris de peur. Cependant de l’orbite
Ses mains ôtent le pal souillé d’amas sanguins ;
Puis, outré de fureur, au loin il le rejette.
Il appelle à grands cris les Cyclopes voisins
Qui sur les caps venteux ont leur roche secrète.
Leur foule à son appel accourt de tous côtés,
Et, debout près du seuil, l’interroge anxieuse :
“Polyphème, pourquoi ces longs cris répétés ?
Pourquoi nous réveiller pendant la nuit joyeuse ?\
T’aurait-on, malgré toi, dérobé ton troupeau ?
Quelqu’un t’occirait-il par ruse ou violence ?” »
(Homère, L’Odyssée)