La fable | Genre littéraire

Qui aime qu’on lui reproche son manque d’éthique ou de politesse sur un ton moralisateur après avoir commis une bévue ? Soyons honnêtes, absolument personne.

Alors, si vous avez un message à faire passer à quelqu’un, pensez plutôt à le communiquer par le biais de la fiction ; une méthode infiniment plus subtile et saine pour vos amitiés.

Pour ce faire, la fable, un type de récit court qui vise à illustrer une morale ou une leçon de vie, semble tout indiquée.

Exemple de fable connue
« LE CORBEAU ET LE RENARD

Maître Corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître Renard, par l’odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage :
Et bonjour, Monsieur du Corbeau,
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois.
À ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie,
Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le Renard s’en saisit, et dit : Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l’écoute.
Cette leçon vaut bien un fromage sans doute.
Le Corbeau honteux et confus
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus. »

(Jean de la Fontaine, « Le Corbeau et le Renard » – 1668)

Vous êtes peu inspiré(e) pour écrire et raconter vos propres fables ? Qu’à cela ne tienne, il en existe déjà de nombreuses, parmi lesquelles vous pouvez piocher sans modération.

Voici un petit tour d’horizon d’un genre littéraire qui gagne à être connu au-delà de l’héritage de Jean de La Fontaine.

Ceci n’est pas une fable
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      Je retiens
  • La fable est un récit court (un type d’apologue) qui vise à illustrer une morale ou une leçon de vie.
  • Elle met souvent en scène des animaux qui se comportent comme des êtres humains.
  • Elle est issue, tout comme le conte, de la tradition orale. Elle est devenue genre littéraire à partir de l’Antiquité gréco-romaine, mais c’est véritablement Jean de la Fontaine qui l’a rendue populaire auprès de toutes les classes.
  • Parmi ses autres auteurs emblématiques, on peut citer Ésope (le père du genre) ou encore Florian.
  • Attention à ne pas confondre fable et fabliau (un genre satirique et grivois).

La fable : définition d’un genre littéraire

Genre littéraire reconnaissable à son intrigue courte, la fable délivre un enseignement moral, éthique, philosophique ou pratique à travers une histoire simple, souvent remplie de symboles.

Le saviez-vous ?
On appelle un auteur de fable(s) un fabuliste.

Au même titre que le conte philosophique, l’allégorie, la parabole ou encore l’utopie, la fable est une forme d’apologue.

Apologue : définition
L’apologue est un court récit fictif à visée argumentative, qui se décline sous différentes formes littéraires (fable, conte philosophique, utopie, etc.).

Il peut être en vers ou en prose, mais délivre toujours une leçon de vie ou morale… de façon plus ou moins subtile.

Exemples d’apologues connus :

  • Candide ou l’Optimisme, Voltaire,
  • Des souris et des hommes, John Steinbeck,
  • La Ferme des animaux, George Orwell,
  • L’Utopie, Thomas More…

Pour illustrer la morale qu’elle défend, la fable a tendance à se choisir des animaux pour héros. Ceux-ci, représentant les hommes de façon allégorique, sont alors anthropomorphisés (en d’autres termes, on leur attribue des caractéristiques humaines, dont en premier lieu le don de la parole).

Et lorsque les animaux sont absents, les humains, les dieux, les objets ou les plantes peuvent faire leur apparition.

Différence entre la fable et le conte
La fable et le conte sont souvent confondus, à juste titre puisqu’il s’agit de deux récits de fiction allégoriques.

Cependant, ils se différencient par les personnages qu’ils mettent en scène, mais encore davantage par le but qu’ils poursuivent.

En effet, contrairement au conte, qui cherche d’abord à divertir, à raconter une histoire prenante ou à émerveiller, la fable possède une visée didactique explicite, laquelle prime sur les enjeux du récit. De plus, si les animaux peuvent être présents (et personnifiés) dans le conte, les créatures magiques ou les humains mortels issus de différentes couches sociales y sont souvent privilégiés. Or, lesdites créatures sont, sauf exception, absentes de la fable.

De ce fait, la fable est donc souvent plus épurée et sobre dans son style que le conte.

Les personnages de la fable représentent la plupart du temps des archétypes et des traits de caractère humains bruts, souvent très louables ou très négatifs, rarement au milieu du spectre.

Par exemple, dans la fable du Chêne et du Roseau (La Fontaine), le chêne, animé par une morgue excessive, représente l’orgueil et la confiance excessive, tandis que les qualités d’adaptabilité du roseau mettent en exergue son humilité et sa résilience.

Fable archétypale : exemple
« LE CHÊNE ET LE ROSEAU

Le Chêne un jour dit au Roseau :
Vous avez bien sujet d’accuser la Nature ;
Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau.
Le moindre vent qui d’aventure
Fait rider la face de l’eau,
Vous oblige à baisser la tête :
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d’arrêter les rayons du soleil,
Brave l’effort de la tempête.
Tout vous est aquilon ; tout me semble zéphir.
Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage,
Vous n’auriez pas tant à souffrir :
Je vous défendrais de l’orage ;
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des Royaumes du vent.
La Nature envers vous me semble bien injuste.
Votre compassion, lui répondit l’Arbuste,
Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci.
Les vents me sont moins qu’à vous redoutables.
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos ;
Mais attendons la fin. Comme il disait ces mots,
Du bout de l’horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût porté jusque-là dans ses flancs.
L’Arbre tient bon ; le Roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu’il déracine
Celui de qui la tête au ciel était voisine
Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts. »

(Jean de la Fontaine, Le Chêne et le Roseau – 1668)

Enfin, sur le plan de la forme, chez certains fabulistes, notamment les précurseurs, la morale peut être particulièrement explicite, voire expliquée textuellement en fin de récit.

Fable courte à morale explicite : exemple
« LE RENARD ET LA RONCE

Un renard, franchissant une clôture, glissa, et se voyant sur le point de tomber, saisit une ronce pour s’aider de son secours. Les épines de la ronce lui ayant mis les pattes en sang, il eut mal et lui dit : “Hélas ! j’ai eu recours à toi pour m’aider, et tu m’as mis plus mal en point. — Eh bien ; tu t’es fourvoyé, l’ami, dit la ronce, en voulant t’accrocher à moi qui ai l’habitude d’accrocher tout le monde.”
Cette fable montre que chez les hommes aussi ceux-là sont des sots qui ont recours à l’aide de ceux que leur instinct porte plutôt à faire du mal. »

(Ésope, Le Renard et la Ronce – VIe siècle av. J.-C.)

Parfois, c’est l’inverse qui se produit : le sens de la morale exprimée est plus ou moins laissé à l’appréciation du lecteur.

Les origines de la fable

Un peu d’étymologie pour commencer
Le mot fable vient du latin fabula, qui signifie littéralement « propos, parole ».
Il désigne plus particulièrement le fait de parler en inventant (donc de fabuler, verbe qui partage logiquement les mêmes racines).

Les prémices de la fable auraient difficilement pu laisser penser que cette dernière deviendrait un genre littéraire à part entière…

Tout comme le conte, elle découle de la tradition orale et remonte bien avant l’invention de l’écriture.

Durant l’Antiquité, des extraits anecdotiques insérés dans des textes en vers ou en prose commencent à lui donner forme écrite.

C’est à Hésiode, un poète grec du VIIIe siècle av. J.-C., que l’on doit la première fable autonome : Le Rossignol et l’Épervier.

Néanmoins, le genre prend véritablement son essor grâce à Ésope, le fabuliste le plus prolifique de l’époque gréco-romaine ; on parle alors de fable ésopique.

Bon à savoir
L’héritage d’Ésope perdurera bien au-delà de son créateur et marquera les époques suivantes.
Ainsi, au Moyen Âge, les recueils de fables sont désignés sous le nom d’isopets, un terme adapté du grec aesopica, au sens littéral « propos d’Ésope ».

Après la Grèce, la fable voit du pays et pose ses valises à Rome. Au premier siècle après Jésus-Christ, des auteurs aussi illustres que Horace, Babrius ou encore Phèdre se prêtent à l’exercice.

S’inspirant largement de l’œuvre d’Ésope – qu’il adapte en latin –, ce dernier, friand de vers (et on ne parle pas ici de larves…), apporte au genre une patte plus poétique que jamais.

À l’instar de tous les récits qui se prêtent à la récitation orale, la fable traverse les frontières et les continents. Elle se répand entre autres en Inde, en Chine et au Moyen-Orient.

Au Moyen Âge, la fable prend des accents féminins, et pas n’importe lesquels : Marie de France, première femme de lettres d’expression française connue de son état, publie un recueil de fables, sobrement intitulé Ysopet. Elle aussi s’appuie sur le travail d’Ésope.

Mais c’est réellement avec le Roman de Renart, ensemble de récits médiévaux animaliers en vers rédigés par divers auteurs, que le genre gagnera ses galons littéraires.

Quid du fabliau ?
À ne pas confondre avec la fable, le fabliau est un conte court en vers associé au Moyen Âge.

Contrairement à la fable qui peut se faire très sérieuse, le fabliau donne plutôt dans le registre satirique et la dérision, voire dans la grivoiserie…

Exemple de fabliau :

La Vieille qui graissa la patte au chevalier (auteur anonyme) est un fabliau qui met en scène l’histoire d’une pauvre paysanne qui, s’étant vue confisquer ses deux vaches par le prévôt du village, demande de l’aide à sa voisine. Celle-ci lui conseille alors de « graisser la patte » au chevalier du village pour obtenir sa clémence et récupérer ses précieuses bêtes.

La vieille femme, peu cultivée, prend l’expression (en vérité synonymique de corrompre ou soudoyer) au pied de la lettre. Elle se rend ainsi devant l’officiel féodal avec un morceau de lard et lui frotte littéralement les mains avec.

Le quiproquo fait rire le chevalier à gorge déployée, si bien qu’il décide de rendre ses vaches à la vieille.

L’intérêt pour les fables connaîtra ensuite un déclin progressif à mesure que le XVe entrera dans la Renaissance. Puis arrivera le XVIIe siècle, qui verra naître et se révéler un certain… Jean de La Fontaine.

Les Fables de La Fontaine, un cas d’école

On le sait peu, mais avant d’être reconnu et apprécié pour ses fables mythiques, Jean de la Fontaine (1621-1695) s’est essayé à diverses formes textuelles, notamment le conte et la nouvelle.

Ce n’est qu’à partir de la fin des années 1660 que, s’inspirant de l’héritage d’Ésope (décidément…), il publie un premier recueil de Fables choisies mises en vers. Bien qu’initialement destiné au jeune fils du roi Louis XIV, le dauphin de la couronne royale de France, le succès est immédiat : son génie est aussitôt reconnu, sa maîtrise de la poésie versifiée et son sens du rythme font mouche auprès du lectorat d’alors.

Au total, ce sont pas moins de 12 recueils, pour un total de 243 fables, qui verront le jour.

Tous les ingrédients de la fable y sont : des personnages variés (quasiment toujours des animaux anthropomorphes qui raisonnent, s’expriment et se comportent comme des humains), des récits vivants, des dialogues parfaitement croqués, et surtout une morale accessible et universelle.

Pour autant, La Fontaine ne sacrifie pas le style à un désir d’être compris par le plus grand nombre. Ses vers se veulent riches et sa plume travaillée.

Sur le fond, ses histoires en apparence anecdotiques et « gentillettes » sont prétexte à interroger la société de son époque. Ce faisant, il prend position sur des thèmes aussi sensibles que les abus du pouvoir en place, la domination des plus forts, la cupidité, la vanité ou encore la justice arbitraire.

De façon générale, il explore les failles humaines avec un sens de l’observation inouï qui a largement contribué à sa renommée sur le long terme. Même écrites au XVIIe siècle, ses œuvres restent étonnamment actuelles.

Le regard de La Fontaine sur son travail de fabuliste
« Ainsi ces fables sont un tableau où chacun de nous se trouve dépeint. Ce qu’elles nous représentent confirme les personnes d’âge avancé dans les connaissances que l’usage leur a données, et apprend aux enfants ce qu’il faut qu’ils sachent. Comme ces derniers sont nouveaux venus dans le monde, ils n’en connaissent pas encore les habitants, ils ne se connaissent pas eux-mêmes ; on ne les doit laisser dans cette ignorance que le moins qu’on peut : il leur faut apprendre ce que c’est qu’un lion, un renard, ainsi du reste, et pourquoi l’on compare quelquefois un homme à ce renard ou à ce lion. C’est à quoi les fables travaillent ; les premières notions de ces choses proviennent d’elles. »

(Jean de la Fontaine, Fables – Préface)

Fable de La Fontaine qui parle de patience et de vanité
« LE LIÈVRE ET LA TORTUE

Rien ne sert de courir ; il faut partir à point.
Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage.
Gageons, dit celle-ci, que vous n’atteindrez point
Sitôt que moi ce but. — Sitôt ? Êtes-vous sage ?
Repartit l’animal léger.
Ma commère, il vous faut purger
Avec quatre grains d’ellébore.
— Sage ou non, je parie encore.
Ainsi fut fait : et de tous deux
On mit près du but les enjeux :
Savoir quoi, ce n’est pas l’affaire,
Ni de quel juge l’on convint.
Notre Lièvre n’avait que quatre pas à faire ;
J’entends de ceux qu’il fait lorsque prêt d’être atteint
Il s’éloigne des chiens, les renvoie aux Calendes,
Et leur fait arpenter les landes.
Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,
Pour dormir, et pour écouter
D’où vient le vent, il laisse la Tortue
Aller son train de Sénateur.
Elle part, elle s’évertue ;
Elle se hâte avec lenteur.
Lui cependant méprise une telle victoire,
Tient la gageure à peu de gloire,
Croit qu’il y va de son honneur
De partir tard. Il broute, il se repose,
Il s’amuse à toute autre chose
Qu’à la gageure. À la fin quand il vit
Que l’autre touchait presque au bout de la carrière,
Il partit comme un trait ; mais les élans qu’il fit
Furent vains : la Tortue arriva la première.
Eh bien ! lui cria-t-elle, avais-je pas raison ?
De quoi vous sert votre vitesse ?
Moi, l’emporter ! et que serait-ce
Si vous portiez une maison ? »

(Jean de La Fontaine, Le Lièvre et la Tortue – 1668)

En plus du Lièvre et la Tortue, on retrouve parmi ses œuvres les plus connues :

  • Le Corbeau et le Renard,
  • La Cigale et la Fourmi,
  • Le Loup et l’Agneau,
  • Le Lion et le Rat,
  • Le Rat des villes et le Rat des champs,
  • La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf,
  • Le Renard et la Cigogne
Fable de La Fontaine célèbre
« LA CIGALE ET LA FOURMI

La Cigale, ayant chanté
Tout l’été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue :
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la Fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu’à la saison nouvelle.
“Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l’Oût, foi d’animal,
Intérêt et principal.”
La Fourmi n’est pas prêteuse :
C’est là son moindre défaut.
« Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse.
— Nuit et jour à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise.
— Vous chantiez ? J’en suis fort aise.
Eh bien ! Dansez maintenant. »

(Jean de La Fontaine, La Cigale et la Fourmi – 1668)

D’autres fables de La Fontaine sont davantage tombées en désuétude avec le temps alors qu’elles n’en sont pas moins intéressantes et profondes ; c’est le cas de La Mort et le Bûcheron.

Fable de La Fontaine : exemple
« LA MORT ET LE BÛCHERON

Un pauvre Bûcheron tout couvert de ramée,
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
Gémissant et courbé marchait à pas pesants,
Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin, n’en pouvant plus d’effort et de douleur,
Il met bas son fagot, il songe à son malheur.
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde ?
En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?
Point de pain quelquefois, et jamais de repos.
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
Le créancier, et la corvée
Lui font d’un malheureux la peinture achevée.
Il appelle la mort, elle vient sans tarder,
Lui demande ce qu’il faut faire
C’est, dit-il, afin de m’aider
À recharger ce bois ; tu ne tarderas guère.
Le trépas vient tout guérir ;
Mais ne bougeons d’où nous sommes.
Plutôt souffrir que mourir,
C’est la devise des hommes »

(Jean de La Fontaine, La Mort et le Bûcheron – 1668)

C’est peu dire d’affirmer que Jean de La Fontaine, auteur à part dans le patrimoine culturel français, aura marqué toutes les générations de ces quatre derniers siècles.

Aujourd’hui encore, les écoliers apprennent ses poésies pour les réciter. Un très bon exercice pour développer sa mémoire et sa maîtrise du langage littéraire… et une excellente raison de continuer à transmettre ces histoires d’un âge à l’autre.

Face à un triomphe aussi unanime, les prouesses du maître ont dû décourager par la suite plus d’un aspirant fabuliste… Puisque c’est toujours de lui dont on entend parler, le développement de la fable se serait-il arrêté à La Fontaine ? Eh bien, pas tout à fait…

Fables modernes et contemporaines : et après La Fontaine ? …

Dès le siècle suivant, la fable tâche de rompre avec la tradition et l’esthétique antique. Sous l’impulsion de nouveaux auteurs tels que Jean-Pierre Claris de Florian, les morales se veulent exposées plus clairement et défendent l’esprit des Lumières.

Ainsi, la fable du XVIIIe siècle se veut plus claire que jamais, notamment pour les jeunes publics, et se termine souvent de la même manière : c’est la vertu et l’honnêteté intellectuelle qui l’emportent.

Fable du XVIIIe siècle
« LE CHAT ET LE MIROIR

Philosophes hardis, qui passez votre vie
À vouloir expliquer ce qu’on n’explique pas,
Daignez écouter, je vous prie,
Ce trait du plus sage des chats.
Sur une table de toilette
Ce chat aperçut un miroir ;
Il y saute, regarde, et d’abord pense voir
Un de ses frères qui le guette.
Notre chat veut le joindre, il se trouve arrêté.
Surpris, il juge alors la glace transparente,
Et passe de l’autre côté,
Ne trouve rien, revient, et le chat se présente.
Il réfléchit un peu : de peur que l’animal,
Tandis qu’il fait le tour, ne sorte,
Sur le haut du miroir il se met à cheval,
Une patte par-ci, l’autre par-là ; de sorte
Qu’il puisse partout le saisir.
Alors, croyant bien le tenir,
Doucement vers la glace il incline la tête,
Aperçoit une oreille, et puis deux… A l’instant,
A droite, à gauche, il va jetant
Sa griffe qu’il tient toute prête :
Mais il perd l’équilibre, il tombe et n’a rien pris.
Alors, sans davantage attendre,
Sans chercher plus longtemps ce qu’il ne peut comprendre,
Il laisse le miroir et retourne aux souris.
Que m’importe, dit-il, de percer ce mystère ?
Une chose que notre esprit,
Après un long travail, n’entend ni ne saisit,
Ne nous est jamais nécessaire. »

(Florian, Le Chat et le Miroir – 1792)

Denis Diderot lui-même se prêtera au jeu dans certains passages du Supplément au Voyage de Bougainville.

Au XIXe siècle, la fable n’a plus tellement le vent en poupe… du moins en Europe de l’Ouest. Les Russes, eux, s’approprient le genre, notamment au travers de leur auteur phare Ivan Krylov.

On peut tout de même noter la présence d’une fable de Victor Hugo dans son recueil Les Châtiments, fable dans laquelle il compare Louis-Napoléon Bonaparte… à un singe.

Aux États-Unis aussi, la fable se veut également plus que jamais un instrument de satire politique. L’exemple le plus connu demeure La Ferme des animaux de George Orwell, qui relève certes plutôt du roman, mais emprunte de nombreuses caractéristiques à la fable.

La littérature pénètre avec éclat dans le XXe siècle et fait émerger ses figures les plus majeures, à l’instar de Franz Kafka. Dans les brouillons du célèbre écrivain, on retrouve quelques fables imprégnées de sa patte sombre et spleenétique, dont Le Départ. Un cas particulier puisque, tout en empruntant aux codes de la fable, cette nouvelle se défait de l’obligation tacite de défendre une morale. De plus, les dialogues sont volontairement moins assurés.

Fable du XXe siècle
« Je donnai l’ordre d’aller chercher mon cheval à l’écurie. Le valet ne me comprit pas. J’allai moi-même à l’écurie, sellai mon cheval et le montai. J’entendis une trompette sonner au loin et demandai ce que cela signifiait. Il l’ignorait et n’avait rien entendu. Alors que j’allais franchir la grande porte, il me retint en me demandant : “Où vas-tu ainsi sur ton cheval, maître ?”

“Je ne sais pas”, dis-je, “je veux juste partir d’ici, juste partir d’ici. Ne cesser de partir d’ici, c’est seulement comme cela que je pourrai atteindre mon but.”

“Tu connais donc ton but ?”, me demanda-t-il.

“Oui”, répondis-je, “je viens de le dire, partir d’ici, tel est mon but.”

“Tu n’as pas de provisions avec toi”, dit-il.

“Je n’en ai pas besoin, le voyage est si long que je devrai mourir de faim si je ne trouve rien en chemin. Il n’y a pas de provisions qui puissent me sauver. Par bonheur, c’est un voyage vraiment immense. »

(Franz Kafka, Le Départ – 1920)

Dans la seconde moitié du XXe et au début du XXIe siècle, la fable continue d’inspirer les auteurs de tout rang, bien qu’il s’agisse d’un genre à l’exposition relativement limitée, hormis dans la littérature jeunesse.

Des recueils continuent pourtant de paraître, et la fable de trouver un nouveau public sous des formes numériques, en symbiose avec son temps. C’est bien là que le genre est loin d’être dépassé…

 

Fable du XXIe siècle
« Un superbe puma ramené des terres sauvages,
se retrouva pour la vie enfermée dans une cage,
dans un zoo très fréquenté et très modernisé.
Pourtant, avec les ans il tomba dans l’ennui,
et seule une souris lui tenait compagnie.
“Tu en as de la chance !” dit un jour le puma,
“tu peux aller et venir et sortir de là.
Moi je suis condamné à ces tristes barreaux !
je regrette tant, la liberté c’est beau”
La souris est sympa et lui dit en cadeau :
“Si je savais comment te sortir de ce pas,
crois-moi je le ferai de suite foi de moi !”
“Je te crois bien !” fit le puma, “mais hélas !,
je commence à vieillir et je n’ai plus d’espoir !”
Comme il avait raison cet animal de choix.
La captivité lui fut peu à peu fatale ;
et par un matin gris, la souris le trouva,
étendu mort sur son lit de métal et de paille.
Ainsi, sans avoir jamais mordu,
griffé ou fait ripaille,
ce puma mourut, de n’avoir point vécu !

Moralité :

La liberté c’est vital,
en l’enfermant on la tue,
on ne peut survivre aux ans,
si on ne fait pas circuler, c’est normal,
ce qui en nous est vivant. »

(Isabelle Delort, Le Puma et la Souris – 2014)

Sur le fond aussi, les thèmes se concentrent sur des enjeux actuels (progrès et révolution technologique, écologie, économie mondialisée…).

Fable d’aujourd’hui sur le progrès
« LE PROGRÈS ET L’APOCALYPSE

Le progrès, dit le sage, est un peu comparable
A une longue mèche émettant sa lumière,
Depuis que les Anciens, ceux de l’âge de pierre,
En taillant, polissant leurs armes mémorables,
L’ont allumée.
Et les hommes se sont bien vite accoutumés
A voir, au fil du temps, s’accroître cette flamme,
Car la mèche grossit, et ainsi grandit l’âme
Des civilisations dont le savoir augmente
Et qui pensent bientôt toucher au but suprême :
Échapper aux tourmentes
De l’univers, répondre à ces questions extrêmes
De la vie, de la mort, de notre destinée,
Grâce à ce feu que Prométhée nous a donné.
Espérance naïve
Ou vaine tentative ?
Qui de nos jours ignore, au-delà du reproche
Adressé aux savants de croire tout résoudre,
Que là-bas, tout là-bas, si lointain et si proche,
Cette mèche est reliée à un baril de poudre ? »

(Jacques Brigaud, Le Progrès et l’Apocalypse – Années 2010)

Gageons que, même si nombre d’entre nous ne serons plus là pour le voir, La Fontaine sera toujours étudié dans les écoles futuristes du XXIIe siècle, et que la fable continuera à se réinventer…

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Tihay, L. (6 juillet 2026). La fable | Genre littéraire. Quillbot. Date : 9 juillet 2026, issu de l’article suivant : https://quillbot.com/fr/blog/genre-litteraire/fable/

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Laurine Tihay, BA

Après une licence en lettres et sciences du langage, Laurine, férue de lexicologie et de grammaire, s’est spécialisée dans la correction éditoriale. Également initiée à la narratologie, elle en connaît un rayon sur les techniques d’écriture créative appliquées aux œuvres de fiction et leurs spécificités inhérentes aux littératures de genre.

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